PETITE INTRODUCTION AU MERVEILLEUX MONDE DE L’ÉDITION

"Un manuscrit qui nous parvient a moins d’une chance sur mille de paraître chez nous"
Martine Boutang, directrice littéraire chez Grasset

En route pour le service des manuscrits

Des nuits à ressasser votre intrigue, de longues et ennuyeuses minutes à écrire encore et toujours la même phrase sans parler du nombre surréaliste de tasses de café avalées : voilà en quelques mots le quotidien qui était le vôtre ces six derniers mois.

Mais ce temps est désormais révolu : vous avez terminé votre travail . Comme tout bon professionnel de la plume, vous avez exposé votre bouquin à la critique, affûté votre prose, traqué et éliminé les ultimes immondices orthographiques qui se cachaient çà et là dans les chapitres les plus sombres de votre bouquin...

Bref, vous le savez, vous le sentez : il est l’heure d’exposer votre petit bijou de littérature au grand public.

C’est ainsi que par un doux matin de septembre vous vous dirigez, vous et une dizaine de copies de votre tapuscrit* vers le bureau de poste, ultime étape de votre pèlerinage.

Armé d’une liste d’une bonne vingtaine de maisons d’édition prestigieuses en poche, c’est avec l’appréhension d’un gratteur de Banco que vous façonnez avec le plus grand soin un bon gros tas d’enveloppes.

Trente-cinq minutes d’attente et soixante euros d’affranchissement plus tard, une charmante postière vous déleste de vos trois kilos et demi de courrier et les dépose négligemment dans un vide-lettre.

FÉLICITATIONS, vous êtes arrivé au bout de la blague, si je puis dire. Pas de ola ou de haie d’honneur à la sortie de la poste, mais peu importe, vous avez de quoi être fier ! Vous avez travaillé fort et mené à bien votre projet jusqu’au bout, le reste n’appartient qu’à la Providence.

FAUX ! Votre travail n’est pas fini…

Primo, vous allez revenir à la poste plus d’une fois. Eh oui, face à la cascade de lettres de refus, vous enverrez (sans trop de conviction) d’autres tapuscrits afin de maximiser vos chances d’avoir, ô sésame !, le coup de fil d’un illustre éditeur.

Deuxio, c’est à l’instant précis où vous confiez votre œuvre au service postier que cette dernière va “prendre vie”. Vous n’avez pas idée de l’aventure que ces bouts de papiers vont endurer…

De main en main, votre enveloppe va voyager avec des milliers de ses semblables sur les autoroutes de France pour finir dans UNE boîte aux lettres (très probablement du côté de la place d’Italie à Paris ;) ).

Dans cette usine à gaz qu’on appelle une grosse maison d’édition, le point d’entrée de votre ramassis de papier, celui qui va décacheter votre enveloppe s’appelle le Lecteur (sans doute un cousin de l’Architecte). Ce passionné d’écritures (ou parfois un stagiaire) a pour mission de sélectionner le bon et d’écarter le mauvais. En d’autres mots, de la tour de Pise de tapuscrits présents sur son bureau tous les matins, il doit sélectionner les œuvres prometteuses et en tirer des fiches de lectures.

Sur quels critères se base-t-il ? Combien de temps accorde-t-il à mon œuvre ?

Questions légitimes auxquelles il est fort difficile de donner une réponse de qualité, pour la simple et bonne raison que chaque Éditeur a sa petite recette pour filtrer les écrits.

Il faut bien avoir en tête ici est que dans le domaine de l’édition l’urgence règne et la rentabilité prime. En 2016, Gallimard a reçu plus de 6000 tapuscrits, soit un peu plus de 17 enveloppes par jour. Autant dire qu’avec un débit pareil les lecteurs n’ont pas le luxe de revenir plusieurs fois sur un bouquin et qu’il faut décider de l’avenir d’un livre en quelques pages à peine.

Pour rendre compte du ‘pire’ comme du ‘meilleur’ voici deux témoignages fictifs un tantinet caricaturaux.

THE BAD

Chez nous, à EditeurEnCartonEdition les fiches de lecture sont exclusivement faites par des stagiaires et/ou des apprentis. Les lecteurs professionnels coûtent trop chers et, pour être tout à fait honnête un petit jeune motivé peut facilement pondre deux ou trois fiches de lecture par jour.

LE truc pour être vraiment efficace, c’est d’écarter au plus vite les HORS SUJET et les ILLISIBLES. Et croyez-moi, dans ce domaine je suis un spécialiste : dans mes bons jours, en l’espace de vingt minutes je peux trier une bonne cinquantaine de tapuscrits.

Comment ? C’est très simple, je me pose cinq questions :

  • Est-ce que cet écrit fait plus de 300 pages ?
  • Est-ce que la présentation est exotique (police de caractère / reliure bancale / …) ?
  • Est-ce qu’en lisant quatre lignes je tombe sur une faute d’orthographe ?
  • Est-ce que le résumé sent le réchauffé ?
  • Et enfin, si je lis les vingt premières phrases, ai-je VRAIMENT envie d’aller plus loin ?

Ça peut vous sembler un petit peu… brutal, mais croyez-moi, c’est la meilleure solution. Vous ne vous en rendez pas compte : il en arrive TOUS les jours et la majorité de ce que nous recevons est MAUVAIS. Franchement quand vous pensez à tous ces arbres qui ont été coupés en vain, ça fait mal au cœur ...

THE GOOD

Même aujourd’hui, alors que je suis directrice d’édition, je continue de prendre moi-même en charge une partie des manuscrits qui nous parviennent par la poste. À mon goût, il n’y a rien de plus exaltant que d’ouvrir une enveloppe en pensant qu’elle héberge potentiellement le prix Nobel de l’année.

C’est ainsi que chaque lundi je fais un détour par le service des manuscrits et je les soulage d’une demi-douzaine d’enveloppes. De ces cinq à sept tapuscrits, je ne vais en lire intégralement qu’un ou deux. Ce n’est pas par manque de temps ou de patience, mais une grosse proportion des œuvres que nous recevons ne sont ni excellentes ni médiocres : elles sont juste de qualité moyenne. Le problème est que nous n’avons pas assez d’argent pour investir sur des écrivains seulement prometteurs. Ce que nous recherchons, ce sont des livres achevés qui ne demandent que des corrections mineures avant d’être imprimés.

C’est pour cette raison que, de temps en temps, quand je lis un texte qui n’est pas publiable en l’état, mais qui mériterait d’être retravaillé, je prends le temps de faire un retour ou, à minima, un petit mot d’encouragement à l’écrivain. Après tout, sans les écrivains, il n’y aurait pas de maison d’édition …

L’IMPITOYABLE comité de lecture

Imaginons que votre livre ait tapé dans l’œil du Lecteur. Supposons même que ce dernier l’ait adoré au point que, après une nuit passée en compagnie de votre livre, il a rédigé de sa plus belle plume une feuille de lecture du feu de Dieu.

Écriture
  • Grammaire et orthographe: 5/5 - Conjugaison au poil, orthographe irréprochable. Que dire ? C’est un PERFECT
  • Vocabulaire : 4/5 - De la justesse dans le choix des mots ...
  • Style : 6/5 Incroyable, cet être est sans nul doute la réincarnation de Stephen King.
  • Dialogues : 4/5 - Chaque réplique est une aventure en soit !
  • Narration : 5/5 - Nelson Monfort n’a qu’à bien se tenir.

Intrigue
  • Originalité : 4/5 - Du (presque) jamais vu...
  • Cohérence - Les chapitres se suivent et s’assemblent comme des notes de musique ...
  • Crédibilité : 5/5 - À une époque où l’on fait pousser de la viande en éprouvette ... tout est possible.
  • Profondeur : 5/5 - Très franchement, je ne m’en suis pas encore totalement remis...
  • Rythme : 4/5 - RAS
  • Personnages - Il n’y a pas de personnage !

Publication
  • Ligne éditoriale - Ce bouquin semble taillé pour notre nouvelle collection
  • Décision finale - En un mot: GO !

Ce bon Lecteur, armé de la présente fiche et de la conviction que votre livre DOIT être publié se rend au comité de lecture du mercredi. Cette réunion plus ou moins informelle n’est autre que la deuxième frontière séparant votre tapuscrit du vide-ordures de l’imprimeur. L’idée est ici de présenter les trouvailles de la semaine au directeur de collection afin qu’il soit en mesure de sélectionner les écrits les plus pertinents (encore une fois, chaque maison d’édition a sa recette et le comité de lecture peut avoir bien des formes).

Les tours de parole s’enchaînent sans que pour autant un seul ouvrage ne retienne l’attention du Grand Manitou. Pour le moment, la chance est avec vous …

Vient le tour de votre porte-parole. La voix quelque peu hésitante, il entame sa plaidoirie. La tâche est ardue, car la maison d’édition a déjà publié son quota de livres pour l’année et rechigne à investir dans de nouveaux écrivains.

Pas de chance, le pitch de votre représentant n’est pas du goût de tous les lecteurs. Il semblerait que l’esprit de votre histoire ne colle pas tout à fait à la ligne éditoriale de la maison: un C L A S S I Q U E.

Voilà qui est fort dommage et qui compromet grandement l’avenir de votre livre chez cet éditeur. Aussi brillant soit-il, votre ouvrage, s’il ne peut trouver sa place dans une collection, restera bien souvent sur le carreau.

Fort heureusement, ce coup-ci, le directeur de collection sent la bonne affaire et souhaite se faire sa propre opinion.Votre tapuscrit est maintenant entre les mains d’une des personnes les plus influentes de la maison (au-dessus de lui, c’est l’éditeur et après, c’est le soleil). Croulant sous les réunions, M. le directeur pose votre imprimé hâtivement sur un coin de son GIGANTESQUE bureau.

Les jours passent sans que votre manuscrit ne bouge de son trône de journaux. Pire encore, d’autres papiers lui succèdent et il disparaît peu à peu de la surface du monde...

Bien que vos chances de publication frôlent le zéro absolu, le sort va en décider autrement. Trois semaines plus tard, alors que ce bon directeur est en route pour la province, sa cuisse se heurte à un des pieds de son bureau et fait choir une des piles de tout et n’importe quoi se trouvant sur celui-ci.

Et là, croyez-le ou non, au milieu de L’Équipe et d’un Picsou magazine se trouve votre imprimé. Curieux mais pressé, cet homme de lettres place à la hâte votre tapuscrit dans sa valise et décolle pour la gare de Lyon.

Trois heures de TGV plus tard, c’est la révélation : votre roman est une perle parmi les perles : le directeur vous veut absolument dans son portefeuille d’écrivains.

Ni une ni deux, il dégaine son téléphone, et s’apprête à passer le coup de fil tant attendu.

La suite de l’aventure est en cours de préparation...

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danielefu - Il y a 9 mois, 10 jours.
Il a vraiment l'air sympa ce blog. Cela change des autres blogs sur le même sujet. Au gré de mes promenades sur la toile, j'ai vu que souvent les maisons d'édition, ne lisent que la première page, une page au milieu et la dernière. C'est peu. Mais je ne sais pas si c'est vrai. Bonne continuation à ce blog !

m.artograf - Il y a 9 mois, 5 jours.
Article très intéressant, mais il comporte un bon nombre de fautes à corriger absolument... Or un site relatif à l'édition ne saurait se permettre d'en contenir ne serait-ce qu'une seule, non ?